QUéBEC CITY (CANADA)
Présence [Montreal, Canada]
February 27, 2026
By François Gloutnay
Archevêque de Québec de 2003 à 2010, préfet de la Congrégation pour les évêques sous les papes Benoît XVI et François, le cardinal Marc Ouellet a annoncé en décembre 2022 son intention de poursuive une agente de pastorale qui aurait tenu des propos diffamatoires à son endroit.
C’est ce lundi 2 mars, au palais de justice de Montréal, que s’ouvre ce procès en diffamation. Il est prévu qu’il prendra fin le mercredi 11 mars.
Lors de ce procès, le cardinal Ouellet ainsi que ses avocats vont réclamer une somme de 100 000 $ à cette agente de pastorale appelée F. – seules quelques personnes connaissaient en 2022 sa véritable identité – pour avoir déclaré publiquement qu’il l’aurait «agressée sexuellement».
Selon la poursuite, cette accusation aurait été formulée «dans divers médias». Elle est aussi mentionnée dans un document judiciaire en soutien à l’action collective déposée par des centaines de victimes de prêtres contre l’archidiocèse de Québec.
«J’entreprends aujourd’hui un recours judiciaire en diffamation afin de démontrer la fausseté des allégations portées contre moi et de rétablir ma réputation et mon honneur», avait déclaré le cardinal Ouellet le 13 décembre 2022.
La poursuite allègue que «pour un membre du clergé, une allégation d’agression ou d’inconduite sexuelle est la pire tache qu’on puisse avoir à son dossier». Les avocats du cardinal assurent aussi que depuis le dépôt de l’action collective contre l’archidiocèse de Québec, le cardinal vit «une angoisse psychologique importante».
Si le cardinal obtient gain de cause, il s’est engagé à verser l’intégralité de la somme qu’il recevra «au profit de la lutte contre les abus sexuels subis par les Autochtones du Canada».
Rappelons que le 13 janvier 2023, soit un mois après que le cardinal Marc Ouellet ait déposé sa poursuite, l’agente de pastorale qui doit lundi se défendre d’avoir tenu des propos diffamatoires, a pris la décision de révéler son identité. «Je ne suis plus F. Je suis Paméla Groleau», a-t-elle lancé lors d’une conférence de presse tenue à Montréal.
Déterminée à aider les «victimes du clergé qui, depuis des décennies, cherchent à être entendues et reconnues», Paméla Groleau expliquait que le combat qu’elle menait était aussi celui «de tous les chrétiens et chrétiennes qui ont mal à leur Église et qui souhaitent la voir s’épurer des abus de toutes sortes afin qu’elle retrouve sa pertinence et sa crédibilité.»
«Je mène ce combat car je veux être fière de mon institution», a-t-elle déclaré lors de cette conférence de presse. «Je rêve de la voir se porter à la défense des plus faibles, des appauvris, des blessés.»
L’avocate Dominique Ménard et l’avocat Alain Arsenault, qui représentent respectivement le cardinal Marc Ouellet et l’agente de pastorale Paméla Groleau, ont décliné nos demandes d’entrevues. Ils n’ont pas indiqué non plus quels témoins seront appelés à la barre la semaine prochaine.
Des enjeux pour l’Église catholique
Le procès qui débute lundi intéressera tout particulièrement la communauté catholique en raison du statut dont jouit l’un des protagonistes et du fait que la personne poursuivie, une agente de pastorale longtemps à l’emploi de l’archidiocèse de Québec, a informé en 2021 le pape François lui-même des gestes reprochés au cardinal Marc Ouellet à son endroit.
La conclusion de ce procès pourrait aussi entraîner la modification des procédures édictées par les nombreux comités consultatifs que les diocèses ont créés afin de recevoir les plaintes des fidèles. Ces comités diocésains sont tenus de respecter l’anonymat des plaignants. Mais, à quelques heures du début de ce procès en diffamation, on ne sait toujours pas qui a révélé l’identité et l’adresse de F. aux avocats du cardinal Ouellet afin de l’informer de la poursuite en diffamation. Le Vatican assure que la confidentialité de ces informations ne peut être violée. Au Québec, dans chacune des actions collectives intentées contre des diocèses québécois ou des congrégations religieuses, cette obligation de confidentialité est aussi en vigueur, y compris lorsqu’une action collective est close et que toutes les victimes ont reçu une indemnisation.
Un autre enjeu est l’impact qu’aura ce procès sur les personnes qui songent à s’inscrire aux actions collectives actuellement menées contre des institutions religieuses. Risqueront-elles, elles aussi, d’être poursuivies en diffamation si elles dénoncent les comportements abusifs qu’ont eus envers elles des prêtres ou des religieux, toujours en vie?
Demeure aussi cette interrogation : après qu’elle ait informé le pape François de certains gestes et propos que le cardinal aurait eus à son égard et qu’une enquête ait été déclenchée, Paméla Groleau n’a jamais obtenu les conclusions de cette enquête. Si le Vatican avait, en 2021, suivi les règles édictées par le pape François, le procès en diffamation qui s’ouvre lundi aurait-il été évité?
Pas de représailles
«Ceux qui transmettent un signalement ne peuvent faire l’objet de préjugés, de représailles ou de discrimination», déclare le 9 mai 2019 le cardinal Marc Ouellet, alors préfet de la Congrégation pour les évêques.
Ce jour-là, le cardinal dévoile en conférence de presse de sévères normes, promulguées par le pape François lui-même, afin de lutter efficacement contre les abus et les violences sexuelles dans l’Église catholique.
Le motu proprio (une expression latine ce qui se traduit par de son propre chef) Vos estis lux mundi, que présente alors le cardinal Ouellet, est la «codification de la procédure qui appelle les évêques et les supérieurs religieux à rendre compte de leurs actes, non seulement en cas d’abus qu’ils auraient eux-mêmes commis, mais aussi en cas d’omissions visant à s’immiscer ou à éluder des enquêtes civiles ou canoniques, administratives ou pénales contre un religieux ou un religieux qui a abusé», explique le cardinal.
Ce document juridique, signé par le pape François, oblige d’abord chaque diocèse, partout dans le monde, à «se doter de procédures stables et facilement accessibles au public» afin de recevoir des dénonciations. Une autre obligation, inscrite dans Vos estis lux mundi, exige que tout prêtre, religieux ou religieuse qui «prend connaissance d’un abus ou d’un cas de couverture d’abus» en informe aussitôt son évêque ou son supérieur religieux. Si c’est un évêque qui fait l’objet d’un signalement, un autre évêque doit sans délai acheminer la plainte reçue au Vatican.
Un journaliste a alors lancé cette question: «L’obligation de signalement pour les clercs peut-elle entraîner une augmentation des dénonciations et des calomnies à l’égard de personnes innocentes?»
Le cardinal répond que ce «risque» est réel mais qu’il n’est pas une raison suffisante pour empêcher les autorités religieuse de «bien faire les choses».
«Lorsque l’on crée un système de règles et de procédures, il y a toujours le risque que quelqu’un puisse en faire un mauvais usage. Mais nous ne pouvons pas refuser de faire ce qu’il faut simplement parce qu’on pourrait occasionnellement l’exploiter.»
«Je ne crois pas que le système mis en place incite à cela, mais nous devons veiller à ce que cela ne se produise pas», ajoute-t-il.
Le cardinal précise alors que si une personne «invente de fausses accusations», elle devra en répondre. Mais «la personne qui signale de bonne foi est protégée», assure-t-il.
Chronologie
7 mai 2019 – Publication par le pape François d’une lettre apostolique appelée Vos estis lux mundi (traduction: Vous êtes la lumière du monde).
9 mai 2019 – Le pape François demande au cardinal Marc Ouellet, alors préfet de la Congrégation pour les évêques, de présenter officiellement le contenu du motu proprio (ce qui veut dire rédigé de son propre chef) Vos estis lux mundi.
21 août 2020 – Une demande d’autorisation d’exercer une action collective est déposée à la Cour supérieure par deux hommes qui indiquent avoir été agressés sexuellement par des prêtres de l’archidiocèse de Québec alors qu’ils étaient d’âge mineur.
3 décembre 2020 – Une agente de pastorale remet au Comité-conseil pour les abus sexuels envers mineurs et personnes vulnérables de l’archidiocèse de Québec un texte dans lequel elle déplore des gestes commis par deux prêtres de l’archidiocèse de Québec. Ce comité diocésain, qui conseille l’archevêque de Québec, reçoit les plaintes du public. Créé par l’archidiocèse de Québec bien avant 2019, le comité est tenu de respecter chacune des obligations édictées dans le récent motu proprio du pape François, dont celle d’informer les plus hautes autorités religieuses dès qu’un signalement est fait contre un prêtre ou un religieux.
25 janvier 2021 – Deux membres du comité diocésain sur les abus rencontrent l’agente de pastorale. On lui confirme alors que les gestes dénoncés en décembre peuvent être considérés comme des «inconduites sexuelles». Lorsque l’agente de pastorale dévoile l’identité des deux prêtres (un curé de paroisse et le cardinal Marc Ouellet), il lui est aussitôt suggéré d’écrire une lettre au pape François, le supérieur hiérarchique du cardinal Marc Ouellet.
26 janvier 2021 – Le lendemain de cette rencontre, l’agente de pastorale rédige une lettre dans laquelle elle raconte au pape, «avec sincérité et humilité, les faits tels que je les ai vécus». Elle lui confie les malaises qu’elle ressentait lorsque le cardinal la saluait avec insistance lors de rencontres publiques. Elle déplore aussi des gestes d’un «trop grande familiarité» de la part d’un supérieur».
«On m’a dit que je n’étais pas la seule à avoir ressenti ce malaise, que d’autres femmes vivaient le même malaise», écrit-elle au pape François. Dans cette lettre qui compte 1134 mots, jamais les expressions «agressions sexuelles» ou «inconduites sexuelles» ne sont utilisées. «Je suis confiante que ce témoignage sera utilisé avec discernement et diligence. Je remercie Votre Sainteté de l’intérêt qu’elle portera à ce moment de ma vie qui a malheureusement laissé en moi des traces de méfiance et de désillusion face à l’institution ecclésiale.»
23 février 2021 – L’agente de pastorale est informée par courriel que le pape a demandé à un jésuite qui vit à Rome de mener une enquête préliminaire sur les faits mentionnés dans sa lettre de janvier. Une seule rencontre par visioconférence a lieu, au mois de mars, entre le père Jacques Servais et cette agente de pastorale. Malgré ce que prévoit Vos estis lux mundi, l’enquêteur ne lui transmettra plus aucune information.
19 mai 2022 – Le juge Bernard Godbout de la Cour supérieure autorise l’exercice d’une action collective contre l’archidiocèse de Québec.
16 août 2022 – Le cabinet Arsenault Dufresne Wee Avocats rend publique la Demande introductive d’instance de l’action collective contre l’archidiocèse de Québec. Il s’agit d’un document qui présente les conclusions recherchées par les avocats qui mènent cette action en justice.
C’est ce document qui révèle, pour la toute première fois, le cas d’une agente de pastorale, née en 1984, qui aurait été agressée par un prêtre de l’archidiocèse ainsi que par le cardinal Marc Ouellet. Le nom de cette plaignante n’est pas révélé. Les médias lui accordent aussitôt le surnom de F. puisque c’est par cette lettre de l’alphabet que ses avocats la présentent dans le document déposé en Cour supérieure.
Un tableau des victimes anonymisées est aussi déposé. Cette liste de six pages compte 101 lignes, une pour chaque victime présumée. Le nom du cardinal Marc Ouellet apparaît dans la dernière colonne de la ligne 88. Depuis, ce tableau des victimes a régulièrement été mis à jour. En février 2025, il compte 167 lignes. Le nom de l’ex-archevêque de Québec y paraît toujours.
18 août 2022 – Matteo Bruni, le directeur du Bureau de presse du Saint-Siège, émet une brève déclaration dans laquelle il indique qu’il n’y aura pas d’«enquête pour agression sexuelle» à l’encontre du cardinal Marc Ouellet puisque la plaignante «n’a porté une accusation qui fournirait matière à une telle enquête». Le Vatican confirme que le pape a bien demandé au jésuite Jacques Servais de mener une enquête préliminaire. Ce dernier est aussi cité dans la déclaration vaticane. «Il n’y a aucun motif fondé pour ouvrir une enquête pour agression sexuelle de la personne F. de la part du cardinal Ouellet. Ni dans son rapport écrit et envoyé au Saint-Père, ni dans le témoignage via Zoom que j’ai recueilli par la suite en présence d’un membre du Comité diocésain ad hoc, cette personne n’a porté une accusation qui fournirait matière à une telle enquête».
19 août 2022 – «Ayant pris connaissance des fausses accusations portées contre moi par la plaignante (F.), je nie avec fermeté avoir eu des gestes inappropriés sur sa personne et je considère comme diffamatoires l’interprétation et la diffusion de ces allégations comme agressions sexuelles», a déclaré le cardinal Marc Ouellet par voie de communiqué. «Si une enquête civile devait être ouverte, j’entends y participer activement afin que la vérité soit établie et que mon innocence soit reconnue».
13 décembre 2022 – Le cardinal Marc Ouellet annonce qu’il «entreprend aujourd’hui un recours judiciaire en diffamation afin de démontrer la fausseté des allégations portées contre [lui] et de rétablir [sa] réputation et [son] honneur». Le cabinet montréalais LCM Avocats, qui représente le cardinal, explique que «les mots utilisés dans une procédure sont importants et [que] leur utilisation doit faire preuve de prudence, et ce, surtout lorsque ces mêmes mots revêtent une portée hautement péjorative». Les avocats estiment que les gestes que F. reproche au cardinal – des gestes qu’il «nie catégoriquement», répètent-ils à plusieurs reprises – ne peuvent être qualifiés d’«attouchements de nature sexuelle» ou d’«agressions sexuelles». Ils argumentent aussi qu’il est fautif de présenter les allégations contre le cardinal avec «d’autres allégations impliquant des actes graves posés sur des mineurs».
18 janvier 2023 – La revue française Golias Hebdo révèle que quatre mois avant que Paméla Groleau lui ait envoyé une lettre, le pape François apprenait qu’une autre allégation d’inconduite sexuelle visait le cardinal Marc Ouellet. Elle était formulée par une femme que l’hebdomadaire appelle Marie.
C’est l’archevêque de Québec, le cardinal Gérald Lacroix, qui a informé le pape des gestes reprochés à son prédécesseur.
Golias Hebdo publie aussi une lettre que le cardinal Lacroix a remise à Marie le 23 juin 2021. «Les allégations d’inconduite sexuelle que vous avez portées à ma connaissance il y a quelques mois, visant son Éminence le cardinal Marc Ouellet, ont été directement transmises par mes soins au pape François, supérieur immédiat du cardinal», lui écrit l’archevêque de Québec.
«Suite à la réception du rapport de l’enquête qu’il avait demandé, le pape François m’a communiqué sa décision de ne pas retenir l’accusation portée contre le cardinal, ne trouvant ‘aucune raison de prendre ultérieurement en considération l’incrimination aux dépens du cardinal Ouellet’», ajoute le cardinal Lacroix.
De Rome, le cardinal Marc Ouellet «nie avoir commis tout comportement répréhensible à l’égard de cette femme». Il ajoute «avoir volontairement participé à une enquête menée sur cette plainte et avoir pleinement collaboré à cet égard».
La déclaration du cardinal Marc Ouellet se termine par cet appel : «Je réitère l’importance pour toutes les victimes d’abus sexuels de dénoncer».
13 juin 2023 – L’avocat Alain Arsenault annonce avoir recueilli les témoignages de deux femmes qui affirment avoir été agressées par le cardinal Ouellet.
«Par la présente, je vous décris une agression que j’ai subie, un dimanche, en 1992, dans la sacristie du Grand Séminaire de Montréal», dénonce une femme – dont le nom est caviardé – dans une lettre qu’elle a remise à l’avocat six mois plus tôt. «Je vous autorise, Me Arsenault, à utiliser cette lettre comme bon vous le jugez afin d’aider madame Paméla Groleau et toutes autres victimes du cardinal Ouellet».
Une autre femme raconte qu’en juillet 2014, son conjoint et elle ont visité le cardinal Marc Ouellet alors qu’il était de passage au Québec. Au terme de leur rencontre, le cardinal aurait eu un «geste déplacé» envers elle. L’accompagnatrice spirituelle de cette femme lui conseille alors d’écrire aussitôt au cardinal Ouellet pour lui dire «que ce qu’il a fait, ça ne se fait pas». Elle lui suggère aussi d’en informer le cardinal Gérald Lacroix qui lui demande d’en informer le pape François. Dans la lettre qu’elle lui envoie, la femme indique au pape que son «image de Dieu» et de l’Église a «été atteinte» par ce geste déplacé.
Le cardinal Marc Ouellet a aussitôt réagi à ces nouvelles dénonciations. «Cette vision des choses ne cadre pas avec la personne que je suis et constitue de nouvelles allégations diffamatoires à mon égard. Je nie fermement avoir posé quelque geste inapproprié que ce soit à l’égard de ces femmes», dit-il dans un communiqué remis aux médias. «J’entends le démontrer devant le tribunal dans le cadre d’un procès et répondre alors à ces allégations, en toute transparence. »
2 mars 2026 – Début du procès en diffamation intenté par le cardinal Marc Ouellet contre Paméla Groleau au palais de justice de Montréal.
