MONTREAL (CANADA)
Présence [Montreal, Canada]
September 1, 2026
By François Gloutnay
Le cardinal Marc Ouellet a été victime «d’infamies et de propos infamants» de la part de l’ex-agente de pastorale Paméla Groleau, vient de conclure le juge Martin Castonguay. Il la condamne à verser au cardinal la somme de 100 000 $.
En août 2022, la Demande introductive d’instance déposée dans le cadre de l’action collective contre l’archidiocèse de Québec offre une dizaine de témoignages de victimes alléguées de prêtres. Parmi ces témoignages, il y a celui de Paméla Groleau – connue alors sous le nom de F. Elle déclare avoir été agressée par un prêtre avec qui elle a été œuvré en paroisse ainsi que par le cardinal Marc Ouellet qui fut son patron à ses débuts à titre d’agente de pastorale. Elle décrit ensuite les gestes déplacés qu’elle reproche au cardinal, dont un massage d’épaules et une main baladeuse au bas de son dos.
Le cardinal Marc Ouellet estime que les allégations à son endroit qui sont relatées dans l’action collective sont de l’ordre de l’infamie. Il se plaint «d’avoir été associé à des pédophiles» dans le cadre des procédures judiciaires.
Dès les premières pages de son jugement — qui en compte 52 —, le juge Castonguay estime que les gestes reprochés au cardinal «n’ont aucune mesure avec ceux vécus» par les autres victimes alléguées.
Il déplore aussi qu’un tableau anonymisé des victimes préparé par ses avocats présente, sur une même ligne, les noms du cardinal et du prêtre de paroisse et qu’ils sont suivis par les descriptions de quatre agressions sexuelles alléguées par Paméla (attouchements, masturbation, pénétration, fellation). Pourtant, le témoignage de Paméla Groleau contre le cardinal ne relate aucunement ces types d’agressions, note le juge. Trois des gestes reprochés au cardinal sont même décrits comme des «événements anecdotiques».

De plus, les quatre allégations faites par Paméla Groleau dans la Demande introductive d’instance «taisent un fait d’importance», insiste le juge Castonguay. «Tous les événements relatés, écrit-il, ont lieu en public et entourés de participants, dont le nombre varie d’une cinquantaine à plus de deux cents».
Il estime par ailleurs que le cardinal a eu raison d’affirmer, lors du procès tenu en mars 2026, que les gestes dénoncés par Mme Groleau sont «grandement amplifiés» et que ce sont des «événements qui, s’ils existaient, seraient tout à fait anodins».
Au paragraphe 256 de son jugement, le juge demande : «Comment le citoyen ordinaire peut-il assimiler les actes décrits par Madame Groleau (massage d’épaules de quelques secondes, enserrement des mains de quelques secondes, le fait que le cardinal Ouellet lui ai murmuré de lui rappeler son nom et accolade et main dans le dos) aux ignominies subies par des enfants aux mains de religieux pédophiles?»
«Poser la question, c’est y répondre», écrit-il.
Il poursuit ainsi : «La rétrogradation par Mme Groleau des trois premiers événements, face à une preuve dévastatrice, affecte sa crédibilité pour l’ensemble du dossier. Madame Groleau n’a que faire des conséquences des écrits et gestes qu’elle a posés, ayant affecté la réputation du cardinal Ouellet, la seule vérité qui compte à ses yeux est la sienne.»
Le juge Castonguay estime que le cardinal Ouellet a eu raison d’affirmer que les gestes dénoncés par Mme Groleau sont «grandement amplifiés» et que ce sont des «événements qui, s’ils existaient, seraient tout à fait anodins».
La lettre au pape
Le jugement ne mentionne qu’en termes brefs la lettre acheminée par Paméla Groleau au pape François en janvier 2021 à la demande même du cardinal Gérald Lacroix, le successeur du cardinal Ouellet. Dans cette lettre, il n’est jamais question d’agressions ou d’inconduites sexuelles mais bien de «gestes d’une trop grande familiarité de la part d’un supérieur».
Deux mois après l’envoi de cette lettre, le jésuite Jacques Servais, mandaté par le pape, l’a rencontrée virtuellement. Mme Groleau s’est dite insatisfaite du déroulement de cette rencontre tandis que le juge reconnaît que le pape ne lui a pas acheminé une «réponse formelle». Ce n’est que lors du dépôt de la Demande introductive d’instance, en août 2022, que le père Servais a déclaré publiquement qu’il n’y avait «aucun motif fondé pour ouvrir une enquête pour agression sexuelle» contre le cardinal Ouellet.
«Ni dans son rapport écrit et envoyé au Saint-Père, ni dans le témoignage via Zoom que j’ai recueilli par la suite en présence d’un membre du Comité diocésain ad hoc, F n’a porté une accusation qui fournirait matière à une telle enquête», a-t-il ajouté.
Le juge Castonguay en arrive à la conclusion que «Mme Groleau, insatisfaite du traitement de sa plainte auprès du pape François, a choisi de modifier sa version des faits pour attirer l’attention du public, mais elle l’a fait d’une façon telle qu’elle a agi avec témérité, voire malice, à l’endroit du cardinal Ouellet».
Action collective
Le jugement mentionne enfin que les allégations formulées par Paméla Groleau dans les documents judiciaires sont «complètement inutiles et non pertinentes pour l’action collective» contre l’archidiocèse de Québec.
«Les allégations dirigées contre le cardinal Ouellet [n’apportent] absolument rien au débat entourant les agissements de religieux pédophiles, puisqu’aucunes agressions sexuelles semblables à celles mentionnées et subies par des enfants, n’y sont relatées.» Rappelons que la juge Danye Daigle de la Cour supérieure a approuvé le 12 août dernier le règlement de cette action collective.
Les reproches contenus dans la Demande introductive d’instance ne sont donc que des «propos diffamatoires». La «faute» de la plaignante, ajoute-t-il, «est amplifiée par le véhicule choisi, soit celui d’une action collective visant principalement des religieux pédophiles, assimilant ainsi, aux yeux du ‘citoyen ordinaire’, le cardinal Ouellet à ce groupe d’individus».
Le juge estime donc que «l’intégrité et l’autorité morale du cardinal Marc Ouellet ont été fortement affectées par les conséquences de la faute de Paméla Groleau.».
Toutefois, «l’impact de ce qu’a vécu le cardinal Ouellet dans sa fin de carrière, après avoir eu le parcours professionnel qu’il a eu, est difficilement quantifiable», reconnaît-il. «Le tapage médiatique l’a bouleversé dans l’exercice de ses fonctions» au sein de l’Église catholique, «en plus d’affecter sa santé». Pour ces raisons, il lui accorde une somme une 100 000 $, somme que le cardinal avait lui-même évoquée en déposant sa poursuite en diffamation il y a quatre ans. Le cardinal s’est engagé à verser toute somme perçue «au profit de la lutte contre les abus sexuels subis par les Autochtones au Canada».
Deux témoignages jugés peu crédibles ou non pertinents
Lors du procès de sept jours tenu en mars 2026, deux autres femmes ont déclaré que le cardinal avait posé à leur endroit des gestes inappropriés.
Marie-Louise Moreau, une dame de 84 ans, a affirmé avoir subi une agression dans la sacristie du Grand Séminaire de Montréal en 1992. Elle y assistait le célébrant, le sulpicien Marc Ouellet, alors supérieur du Grand Séminaire de Montréal. Un dimanche, avant le début de la messe, M. Ouellet se serait placé derrière elle, «ses deux mains sur la table de chaque côté de moi de sorte à m’empêcher de me dégager» et il aurait «frotté son bassin contre mes fesses», a-t-elle déclaré.
«La pertinence même de ce témoignage apparait bien faible, sinon inexistante», écrit toutefois le juge Castonguay, «Il n’y a aucun modus operandi révélé par Mme Moreau qui s’apparente de près ou de loin aux gestes reprochés par Mme Groleau dans l’action collective.» Par ailleurs, deux témoins ont indiqué que les messes dominicales pour cette desserte de la cathédrale Marie-Reine-du-Monde, ne se tenaient pas au Grand Séminaire mais plutôt dans la chapelle du Collège de Montréal. Ce fait démontre, «sans l’ombre d’un doute», que le sulpicien Marc Ouellet «n’est pas l’auteur des gestes qui lui sont reprochés par Madame Moreau», tranche le juge.
Le juge Castonguay estime que «l’intégrité et l’autorité morale du cardinal Marc Ouellet ont été fortement affectées par les conséquences de la faute de Paméla Groleau».
L’autre témoin appelée à la barre a été Mélissa Trépanier. La jeune femme, qui considère alors le cardinal comme son père spirituel, relate un événement survenu le 7 juillet 2014. En soirée, Mme Trépanier et son fiancé échangent avec le cardinal, alors en vacances au Québec. Le couple lui confie notamment qu’il vit des problèmes financiers. Au terme de leur rencontre, le cardinal Ouellet «s’est empressé de glisser un 50 $ dans mon gilet vis-à-vis le haut de ma poitrine».
Interrogé en mars 2026, le cardinal Ouellet n’a pas nié ce geste et a déclaré à deux reprises lors du procès avoir commis une maladresse. «Il s’agit d’un geste malencontreux qui a duré quelques secondes. J’ai commis une erreur», a-t-il déclaré. Le juge Castonguay écrit que le cardinal «convient qu’il s’agit d’une maladresse» en glissant le billet de 50 $ «dans l’encolure du chandail de Mélissa Trépanier quand il a réalisé que ses vêtements étaient dépourvus de poches», précise-t-il.
Le juge Castonguay note qu’un élément du témoignage de Mélissa Trépanier contredit la lettre qu’elle a acheminée au pape François — à la demande du cardinal Gérald Lacroix — peu de temps après l’événement dénoncé.
Il conclut donc que «Mélissa Trépanier a rendu un témoignage émotif, mais peu crédible quant aux émotions exactes qu’elle a ressenties, le 14 juillet 2014». Il se dit aussi d’accord avec les avocats du cardinal qui estiment que le témoignage de la jeune femme n’est pas pertinent «pour trancher la question en litige à savoir si Mme Groleau, en accusant injustement le cardinal Ouellet d’agression sexuelle, a tenu des propos diffamatoires portant atteinte à sa réputation».
L’avocat de Paméla Groleau, Me Justin Wee, n’a pas commenté ce jugement. Paméla Groleau non plus. L’avocate du cardinal Marc Ouellet, Me Dominique Ménard, n’a pas répondu à notre demande de commentaires. Au moment de publier, l’agence officielle Vatican News n’avait pas encore publié d’article sur ce jugement. En 2022, elle avait annoncé que celui qui était alors préfet du dicastère pour les Évêques portait plainte pour diffamation contre la plaignante F.
Voir aussi
Présence, Le cardinal Marc Ouellet contre l’agente de pastorale F.: le procès en diffamation s’ouvre lundi, 27 février 2026.
Présence, Bilan du procès en diffamation, 12 mars 2026.
