Jugement Castonguay: omissions et malaises

MONTREAL (CANADA)
Présence [Montreal, Canada]

September 9, 2026

By François Gloutnay

Le cardinal Marc Ouellet c. Paméla Groleau

Tenu au palais de justice de Montréal, le procès pour diffamation intenté par le cardinal Marc Ouellet contre l’ex-agente de pastorale Paméla Groleau a duré sept jours. Le jugement qu’a rendu le juge Martin Castonguay de la Cour supérieure du Québec compte 52 pages. La conclusion de ce texte (12 lignes, 4 paragraphes) déclare que «le cardinal Ouellet a été victime de diffamation de la part de Madame Groleau»

En établissant et en rédigeant son jugement, un juge doit nécessairement effectuer un tri parmi une multitude d’éléments présentés lors des audiences d’un procès ainsi que parmi les nombreux documents soumis par les parties. Mais quiconque connaît un peu l’univers religieux et a assisté aux longues journées d’audiences de ce procès ne peut s’empêcher de noter quelques omissions et même d’éprouver certains malaises à la lecture du jugement rendu public le 31 août 2026.

Et le motu proprio ?

L’un des avocats de Paméla Groleau, Me Alain Arsenault, est incapable de prononcer, sans trébucher, les expressions motu proprio et Vos estis lux mundi. Il persiste néanmoins. Il demande au cardinal Marc Ouellet si c’est lui qui a rédigé ce texte, comparable à une loi, qui entend punir les actes sexuels commis contre une personne mineure ou vulnérable par des membres du clergé. Le cardinal réfléchit quelques secondes avant de répondre qu’il n’en est pas l’auteur mais, qu’à titre de préfet du dicastère pour les Évêques, il a conseillé le pape François avant qu’il ne promulgue ce motu proprio. Le cardinal présente à la Cour le contenu de Vos estis lux mundi, des propos semblables à ceux qu’il a tenus devant les journalistes en 2019, lors de la promulgation de ce texte par le pape François.

Le motu proprio Vos estis lux mundi est un élément incontournable pour comprendre toute cette affaire.

C’est dans ce motu proprio que l’on explique la procédure à suivre lorsque des plaignants ou des témoins signalent des «délits contre le sixième commandement du Décalogue» commis par des prêtres et même des évêques. C’est aussi en raison de Vos estis lux mundi que le signalement fait par Paméla Groleau en décembre 2020 aux autorités de l’archidiocèse de Québec s’est retrouvé, un mois plus tard, entre les mains du pape François qui a rapidement demandé à un enquêteur, le jésuite Jacques Servais, d’examiner l’affaire. Le document promulgué par François précise de plus que «la personne qui affirme avoir été offensée» doit être informée du résultat de l’enquête (ce qui n’a jamais été fait avant le dépôt de l’action collective en août 2022), qu’elle ne doit pas subir des représailles et que la confidentialité des données personnelles doit être garantie (ce qui n’a pas été respecté dans le cas de Paméla Groleau).

Bref, il fut beaucoup question des règles de Vos estis lux mundi durant ce procès. Pourtant, le juge Castonguay n’écrit jamais le nom de ce motu proprio dans son jugement. Ni ne présente dans son jugement les strictes procédures que le pape a décrétées. C’est pourtant un élément incontournable pour comprendre toute cette affaire.

Si le Vatican, en janvier 2021 avait suivi les règles édictées par Vos estis lux mundi, des observateurs pensent que Paméla Groleau n’aurait pas joint l’action collective. Le juge leur donne en partie raison en notant que «Madame Groleau, vu l’absence de réponse formelle du Saint-Siège, communique avec les avocats agissant dans le cadre de l’action collective autorisée par le juge Godbout».

Golias et Marie

Au début du procès de mars 2026, l’avocate du cardinal lui a demandé s’il connaissait l’existence de la revue française Golias. «Je connais cette revue anticléricale notoire», a-t-il répondu. N’est-ce pas des chrétiens qui gèrent cette revue?, lui a-t-on suggéré. «Ils se présentent comme tels», a-t-il tranché. Ceux et celles qui ne fréquentent pas les milieux catholiques se demandaient bien pourquoi on avait évoqué cette revue.

La réponse fut donnée le lendemain, lors du contre-interrogatoire du cardinal mené par Me Arsenault. À peine cet avocat avait-t-il brandi un exemplaire de Golias (celui du 19 janvier 2023) qu’une objection de non-pertinence était entendue. L’avocat se reprend et mentionne cette fois un prénom, celui de Marie. Nouvelle objection. Le juge demande même à l’avocat de ne plus prononcer ce prénom. «Marie, Marie, je ne sais pas qui elle est cette Marie», lance-t-il visiblement courroucé.

Pourquoi le juge Castonguay n’a-t-il pas permis que le cardinal Ouellet soit interrogé sur les «allégations d’inconduite sexuelle» concernant la dénommée Marie?

Rappelons toutefois quelques faits. En janvier 2023, la revue Golias hebdo propose un dossier intitulé Comment le Vatican a enterré l’affaire Ouellet. On y révèle que le pape François a reçu une autre plainte contre le cardinal Ouellet en septembre 2020, soit avant qu’il ne reçoive celle de Paméla Groleau. Comment la publication peut-elle affirmer cela? C’est qu’elle a obtenu une lettre «strictement confidentielle» que le cardinal Gérald Lacroix, le successeur du cardinal Ouellet à la tête de l’archidiocèse de Québec, a remise à une plaignante surnommée  Marie par la publication.

«Les allégations d’inconduite sexuelle que vous avez portées à ma connaissance il y a quelques mois, visant son Éminence le cardinal Marc Ouellet, ont été directement transmises par mes soins au pape François, supérieur immédiat du cardinal», écrit-il à cette femme le 23 juin 2021. La lettre annonce toutefois la décision du pape François de «ne pas retenir l’accusation portée contre le cardinal».

Pourquoi le juge Castonguay n’a-t-il pas permis que le cardinal Ouellet soit interrogé sur ces «allégations d’inconduite sexuelle»?

Les mots de Paméla

Dans une affaire comme celle-ci, les mots et les faits comptent. Quand Paméla Groleau a-t-elle exprimé publiquement avoir été agressée sexuellement par le cardinal Marc Ouellet? Quel journaliste ou média a obtenu en exclusivité les propos d’une agente de pastorale anonyme qui accuse son patron, un certain archevêque de Québec, d’avoir commis des violences sexuelles à son endroit?

Étonnamment, ni le procès, ni le jugement n’apportent des réponses précises à ces deux questions. Et jamais, lors du procès, n’a-t-on brandi une coupure de presse ou fait jouer un reportage télévisé qui mentionnait qu’une jeune catholique de Québec alléguait avoir été agressée sexuellement par son supérieur, le cardinal Ouellet.

Dès les premières lignes du jugement, il est plutôt écrit que cette poursuite en diffamation résulte du «fait de la participation de Madame Groleau dans des procédures entourant une action collective visant l’indemnisation de victimes d’abus sexuels de la part de religieux». Au paragraphe 5 du jugement, il est noté que ce sont «les allégations à l’action collective» qui «évoquent la commission par le cardinal d’actes criminels, soit des agressions sexuelles». Plus loin, il est précisé que «les propos diffamants allégués par le cardinal Ouellet le sont par le truchement d’allégations contenues à l’action collective».

«Ayant pris connaissance des fausses accusations portées contre moi par la plaignante, je nie avec fermeté avoir eu des gestes inappropriés sur sa personne et je considère comme diffamatoires l’interprétation et la diffusion de ces allégations comme agressions sexuelles», a déclaré le cardinal Ouellet le 19 août 2022, trois jours après que son nom ait été rendu public dans les médias du monde entier suite au dépôt de l’action collective, le 16 août.

Dans le jugement, il est reproché à Paméla Groleau d’avoir déclenché une couverture médiatique internationale alors qu’elle n’a fait aucune déclaration publique. Mais la plaignante peut-elle être tenue responsables des articles et des reportages qui ont été publiés le 16 août 2022 et les journées suivantes?

Le jeudi 18 août, le bureau de presse du Saint-Siège publie une brève note de l’enquêteur nommé par le pape en février 2021. Le père Jacques Servais affirme que la plaignante n’a «porté aucune accusation» d’agression sexuelle à l’encontre du cardinal. En décembre 2022, le cardinal annonce qu’il poursuit une femme appelée F pour propos diffamatoires. Ses avocats précisent que ce sont les propos qui sont inscrit dans l’action collective qui sont visés. «Les mots utilisés dans une procédure sont importants et leur utilisation doit faire preuve de prudence, et ce, surtout lorsque ces mêmes mots revêtent une portée hautement péjorative».

Paméla Groleau a commis plusieurs fautes en «engageant sa responsabilité envers le cardinal Ouellet, notamment par des propos diffamatoires tenus dans l’action collective, son approbation de tels propos, et sa participation à diverses rencontres avec les médias pour promouvoir son histoire», conclut le juge Castonguay,

À notre connaissance – et on l’aurait mentionné lors du procès si cela avait été le cas – F n’a participé à aucune conférence de presse entre le dépôt de la Demande introductive d’instance et l’annonce de la poursuite en diffamation. Elle peut bien avoir discuté avec des journalistes avant le dépôt de la procédure judiciaire, mais aucun média n’a publié une déclaration de sa part. Les médias, rappelons-le, ne mentionnent ces allégations que le 16 août 2022.

Dans le jugement, il est reproché à Paméla Groleau d’avoir déclenché une couverture médiatique internationale alors qu’elle n’a fait aucune déclaration publique. Ce «tsunami médiatique» a assurément nui à la réputation et à l’autorité morale du cardinal Ouellet. Mais la plaignante peut-elle être tenue responsables des articles et des reportages qui ont été publiés le 16 août 2022 et les journées suivantes?

Les allégations d’agressions sexuelles contre le cardinal Ouellet sont contenues dans un document judiciaire, rédigé entièrement par des avocats de l’action collective. À la lecture du jugement, on saisit toutefois que Paméla Groleau est la seule responsable de la présentation de son cas dans la Demande introductive d’instance. Vraiment? Ses avocats, véritables rédacteurs de cette pièce, auraient-ils dû refuser de mettre son témoignage en évidence? Auraient-ils dû lui signifier que sa plainte ne respectait pas les conditions d’une action collective pour agressions sexuelles? Enfin, la plaignante a-t-elle commis une faute en faisant confiance à ses avocats? On s’étonne que le juge Castonguay n’ait pas abordé ces questions dans son jugement. Des victimes présumées pourraient hésiter à déposer une plainte si elles en déduisent que leurs avocats pourraient les piéger ou encore qu’elles risquent d’être poursuivies pour diffamation si elles accordent leur confiance aux responsables de l’action collective.

Le cardinal Ouellet, futur pape?

Une dernière note, plus amusante celle-là, émerge d’une lecture approfondie du jugement rendu dans l’affaire cardinal Marc Ouellet c. Paméla Groleau.

Le juge Castonguay cite à deux reprises un article publié par le quotidien anglophone The National Post «voulant que le cardinal Ouellet était un candidat sérieux pour succéder au pape François» en 2025. Le titre de cet article, publié le 17 août 2022, est le suivant: Sex assault accusations hit the man who could have become history’s first Canadian Pope. Cet article raconte que le cardinal Ouellet était l’un des plus sérieux candidats pour succéder au pape… Benoît XVI en 2013. Puis il avance que le cardinal québécois est considéré, en 2022 comme un candidat sérieux pour succéder au pape François — qui n’est pas encore décédé au moment de la publication de cet article.

Le cardinal Ouellet, né dans le village de La Motte, a fêté son 80e anniversaire le 8 juin 2024. Ce jour-là, il a perdu son statut de cardinal électeur ainsi que son droit de vote au prochain conclave. Les chances que les cardinaux électeurs élisent un catholique qui ne participe pas aux délibérations du conclave, fut-il un cardinal émérite, sont bien minces, voire nulles dans l’histoire contemporaine de la papauté.

Les propos diffamatoires contenus dans un document judiciaire de 2022 n’ont donc rien à voir avec le résultat de l’élection papale de 2025.

https://presence-info.ca/article/religions/justice/jugement-castonguay-omissions-et-malaises/